Gef's Contributions to the Oulipo Mailing List

[A. Classification of the constraints]
[B. Old oulipian page (90s)]
[C. Translation exercises (96-97)]
[D. Miscellaneous constraints (97)]
[E. Oulipian games & poetry (97-98)]
[F. Oulipoetic constraints (98-99)]
[G. Oulipoetry in 1999]
[H. Y2k texts]
[I. Grannets, tanka & Nerval]
[J. Poetry & symmetry (2000-01)]
[K. Sonnets et al. (2001-02)]
[L. Homophonies, anagrams, etc. (2003)]
[M. Combined constraints (2003-04)]
[N. Some original constraints (2004-06)]
[O. New literal constraints & pangrams (2006)]
[P. Holorhymes, pangrams, etc. (2006-08)]
[Q. Polysemy & Pastior (2008)]

R. Collective poems & vocalic sonnets (2008-09)
[S. Lists & saturation (June-July 2009)]
[T. Anagram pairs, Loyd & Fournel (2009)]
[U. Rhymes, anagrams et al. (2010-11)]
[V. Cut-up, outlaw, Mathews, etc. (2011-12)]
[W. Complex rhymes, multi-lipograms & self-justification (2013)]
[X. Recent stuff (2014)]
[Z. Homages to a few oulipian friends]


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16 Septembre -- 3 Octobre 2008

Quatrines tétracéphales
[Robert Rapilly a remarqué la beauté formelle des « quatrines », c'est-à-dire des pseudo-quenines d'ordre 4, dont l'ordre des mots-rimes est 1234/4132/2431. Elles permettent tout d'abord d'illustrer l'ensemble des schémas de rimes des quatrains, par exemple abab/baab/bbaa. La prétendue faiblesse du troisième mot-rime ne permutant pas avec les autres peut aussi être retournée en avantage : Robert a eu l'idée d'attribuer à ce troisième vers une citation célèbre invariable, qui oriente ainsi le thème du poème. Les six quatrines qui suivent ont chacune été écrites par quatre personnes, à savoir Robert Rapilly, Nicolas Graner, moi-même (Gef), et un auteur classique jouant le rôle du « mort » des jeux de cartes. Celui qui compose le premier vers d'une quatrine choisit les mots-rimes, la citation du troisième vers, les règles prosodiques à respecter, et in fine le titre du poème. Le faux nom d'auteur est formé du prénom du mort et des deux premières lettres de nos prénoms respectifs dans l'ordre de composition de la première strophe.]

El Desdiquatrino
par Oskar Rogini

Quatrine ton prénom outrepasse les bornes
Et plonge dans la nuit mon refrain constellé
Dans le jardin c'est une orange avec deux cornes
Dans mon coeur un tourment nullement consolé

Quatrine c'est pourtant toi qui m'as consolé
Toi la comète noire on sait ce que tu bornes
Dans le jardin c'est une orange avec deux cornes
Sous mon crâne un dédale au plafond constellé

Quatrine taisez-vous l'Astérion constellé
Brave plus que l'enfant qu'Ariane a consolé
Dans le jardin c'est une orange avec deux cornes
N'aiguillant vous ni toit ni Calabre sans bornes

[Troisième vers d'Oskar Pastior et mots-rimes choisis par Robert Rapilly, auteur des vers 1, 6 & 12. Je me suis chargé des vers 2, 8 & 9, et Nicolas Graner des 4, 5 & 10.]


Shepherd's mate
par Jean de Nirogi

Jamais l'esprit humain n'a paru plus futile
Ne faites société qu'après satin d'un loup
Ce service vous peut quelque jour être utile
Pour masquer les échecs ou jouer un bon coup

Arlequin l'entendit sitôt troisième coup
Offrant à Colombine un couvert bien futile
Ce service vous peut quelque jour être utile
Dame qui redoutez les fous plus que le loup

Vivent les distractions les fous rires mon loup
Les ponts que j'ai dressés resteront dans le coup
Ce service vous peut quelque jour être utile
Traversât-il vainqueur tout pion se sait futile

[Troisième vers de Jean de La Fontaine et mots-rimes choisis par Nicolas Graner, auteur des vers 1, 8 & 10. Robert Rapilly s'est chargé des vers 2, 5 & 12, et moi-même des 4, 6 & 9. L'ordre des contributions, défini par Nicolas, permet aux trois vivants de traiter une fois chaque mot-rime permutant.]


Le rêve de Tzinacán
par Catherine Giniro

Le tigre et moi le sage au fond de nos prisons
Contemplons le progrès du mal qui nous terrasse
Et l'effroyable mort dans l'horrible crevasse
D'un miroir où ma chambre engloutit les toisons

L'autre tigre frissonne en vain ne le toisons
Fallait-il que je visse et la nuit des prisons
Et l'effroyable mort dans l'horrible crevasse
Fallait-il que je fuisse ou que je me terrasse

Le cauchemar m'éveille à poil sur la terrasse
Fuir ce vide papier où s'enivrent oisons
Et l'effroyable mort dans l'horrible crevasse
Renaître sous le fauve astre que nous prisons

[Troisième vers de Catherine Des Roches et mots-rimes choisis par Gef, auteur des vers 1, 6 & 12. Nicolas Graner s'est chargé des vers 2, 8 & 9, et Robert Rapilly des 4, 5 & 10. Le fait de débuter par la strophe embrassée donne à la quatrine (abba/aabb/baba) un air de famille avec les sonnets (abba/abba/ccd/ede) & dizains (abba/ccd/ede) classiques : un ou deux quatrains embrassés, un ou deux distiques plats, et un quatrain croisé pour finir.]


Shogun Shadow
par Lubin Ronigi

L'horizon s'allume
L'étoile pâlit
Prête-moi ta plume
Car je rame au lit

S'il faut qu'on me lie
Dans un blanc velum
Prête-moi ta plume
Et crois ce qu'on lit


Bois jusqu'à la lie
Mon douloureux lied
Prête-moi ta plume
J'épingle un péplum

Retentit l'enclume
Quand le Khan en short
Au clair de la lune
Se tapa Hayworth


Cognant à la porte
L'insolent Shogun
Au clair de la lune
Veut trancher Wordsworth

Les cornes qu'il porte
D'Honshu sur Newport
Au clair de la lune
Ombrent la Full Moon

[Troisièmes vers tirés d'une chanson populaire et mots-rimes choisis par Robert Rapilly, auteur des vers 1, 2, 12, 13, 22 & 24. Nicolas Graner s'est chargé des vers 4, 5, 14, 16, 17 & 18, et moi-même des 6, 8, 9, 10, 20 & 21. Cette double quatrine forme trois sélénets successifs.]


La tirade des noms d'oiseaux
par Edmond Gironi

Héron héron patte à paon marabout
Khan arrimé descend ce volatile
C'est bien plus beau lorsque c'est inutile
Un bec si long qu'on n'en voit pas le bout

Quand un rat passe ou qu'un oeuf pourri bout
Qu'on dort serein qu'hui cuit le marabout
C'est bien plus beau lorsque c'est inutile
Sachant tant d'eau d'émoi nô volatile

Le boeuf n'en a pourquoi le volatile
En a-t-il plus mais l'écaille du bout
C'est bien plus beau lorsque c'est inutile
Qu'on soit dragon pape gay marabout

[Troisième vers d'Edmond Rostand et mots-rimes choisis par Gef, auteur des vers 1, 6 & 12. Robert Rapilly s'est chargé des vers 2, 8 & 9, et Nicolas Graner des 4, 5 & 10. On remarquera que les rimes de Gironi, dans ce pénultième poème, sont les mêmes que celles de Nirogi dans le deuxième poème ci-dessus.]


Quatrinette nouvelle
par Alphonse Nigiro

À Mourmelon-le-Grand, le vingt-cinq novembre,
Dès l'issue de la confection en chambre,
Amène ta bonne amie, ça nous fera plaisir :
Hors gaudriole, Pompée Faure eût-il été vizir ?

Organisons la fête : offrons du gingembre,
Amourachons-nous de fière Sicambre...
Amène ta bonne, amie, ça nous fera plaisir,
Des lys et des gardénias sur son chef en équilibre !

Délice d'en avaler suc et fibre,
Or, grenats, diamants, saphirs... Non ! ça ferait mauvais genre.
Amène ta bonne amie : ça nous fera plaisir
À mourir, un brame ou rire en la baisant.

[Troisième vers d'Alphonse Allais et antérimes choisies par Nicolas Graner, auteur des vers 1, 8 & 10. Je me suis chargé des vers 2, 5 & 12, et Robert Rapilly des 4, 6 & 9. Nicolas a imposé la composition de vers néo-alexandrins, antérimés et en moyenne de 12 syllabes. Plus précisément, chaque strophe comporte des vers de 10, 11, 13 et 14 syllabes, les e caducs entre voyelle & consonne étant autorisés. Les rimes plates du début sont volontairement dégradées en assonances berrichonnes à la fin.]


8 Octobre -- 30 Novembre 2008

Renga d'automne
[En octobre & novembre 2008, un groupe d'amis de la liste oulipo a expérimenté par courriel la forme japonaise nommée renga. Il s'agit d'un poème collectif alternant strophes de 5/7/5 et 7/7 syllabes, chacune devant être reliée à la précédente mais dévier des thèmes abordés auparavant. Aucune autre contrainte formelle n'était imposée, même pas de rimes, mais ça n'a pas empêché certains d'en respecter parfois de très dures. Le résultat est baroque, comme un collier associant graines de tournesol peintes & diamants, ou bien nouilles crues & perles. Le mouvement brownien de ses thèmes les fait parfois repasser au voisinage d'images précédemment évoquées. Les lettres entre crochets en fin de strophes désignent leurs auteurs, dont les noms sont donnés après le poème. Leur ordre d'intervention a été déterminé à l'aide de quenines généralisées, dont l'intérêt principal était d'interdire toute contestation !]

Renga d'automne

L'horloge insomniaque
Joue à compter dans la nuit
Mon vieillissement [e]

Tic tac tic tac tic tac tic
Je me tourne et me retourne [b]

Une odeur suspecte
Provenant de la cuisine
Inidentifiable [h]

Je souris à l'air inquiet
De l'agent immobilier [k]

Dans mon sac à main :
Ma barrette, mon béret
Et mon Beretta [c]

Ont été déchiquetés
Par un pachyure étrusque [g]

La fille d'en face
Dont le corps tangue au tango
Tac tic tac tic tac [i]

Comme l'aube du moulin
Qui égrène un son coquin [m]

Un bruit sourd et mat
Accélère ses accents
Me laissant sans voix [f]

Elle a avancé son fou !
Hem ! Ma dame est en danger ! [d]

Mammifère extrême
Qui peut se cacher la trompe
Cavalier j'hésite [j]

Proboscidiens en furie
Magasin de porcelaine [a]

Le pachyure étrusque
Va-t-il piétiner nos vers
De son pas pesant ? [b]

Ça m'étonnerait qu'il ose
Car ce sont des vers luisants [h]

Soudain tout s'éclaire
L'entrain traverse l'ennui
Et je comprends tout [g]

L'ancien et le plus récent
De même tout me comprend [i]

Au grésillement
D'un néon célibataire
Répondent trois notes [f]

Un accord parfait majeur
Entre le pouce et l'index ! [d]

Une voix lointaine
Semble égrener faiblement
Un compte à rebours [a]

Rebours faiblement étrusque
Tic tac tic tac insomniaque [j]

Au temps désormais
À sa mine, il va partir
Autant des ors mais... [m]

Proche la croisée au nord
Vacante, un or agonise [c]

Un oiseau marin
Par son effroyable cri
M'arrache au coma [k]

Sois ma camarade mouette
Sursois la camarde muette [e]

Plage de galets,
Cailloux blancs que nul ne suit.
Mon chemin s'y perd [l]

Pour perdre un petit poucet
Parasiter le signal [h]

Des traits et des points
S'enfuirent dans le lointain
Comme des orages [i]

Les dieux tentant d'effacer
Ces S.O.S. lumineux [d]

Modulations.
Que dérange la radio
Du radio des anges ? [j]

Telle est la question Banco
Au Jeu des 100 000 euros [c]

Antenne ébréchée ?
Tombe, onde, yeux déversés, câble ?
Seringue à dix vagues ? [e]

À mon tour de divaguer
Comme un serin dans sa barque [b]

Déformant miroir :
Mon reflet dessous l'écume
Me prête sa plume [l]

Rêvant la rime, si mal,
L'ami se mire à l'envers [k]

Car l'envers t'attend
Trait point trait point trait point trait
Et tenta paraît [m]

Trait point répéta Alain
Devant sa vache malade [a]

Quelles jolies cornes
Faut-il que tinte la cloche
Pour qu'on s'en soucie ? [f]

Tu jouais, friponne, à la nonne
Minuit sonne et tu es lionne [g]

Or un soir terrible
Maître Bashô harangua
Ses treize disciples [i]

« Un deux trois quatre cinq six
Sept huit neuf dix onze douze... [j]

Que fait le dernier
Tout là-haut les bras en croix ? »
Sonnet mutilé [e]

Sonnet tronqué d'une croix,
Qu'un « Aime », seul, comblera. [l]

Au coeur du Renga
Le sonnet est le garant
Des rêves perdus [m]

Rengagez-vous disaient-ils
Et cessez d'errer sans but [f]

Fou comme la mer
Je désirais ardemment
Une mort fangeuse [h]

Ce doux coup je le fous où ?
Le glas n'a ni feu ni lieu [g]

Quel est donc ce type
Qui vient à notre rencontre ?
Ré mi do do sol... [a]

Un requin de la finance
Fa fa dièse, fa fa dièse... [k]

Il nage en eaux troubles
Et il ne fait pas de vagues,
Le nez renifleur. [b]

Or l'argent n'a pas d'odeur,
Il erre pauvre en liquide. [c]

Nous nous dirigeons
Nous au fond de la poussière
Vers l'inévitable [d]

L'insomniaque horloge joue
Vieillissement nuit au compte [j]

Il se sent chuter
Témoin impuissant d'un rêve
Dont il est absent [l]

Un souffle chaud et puissant
Glisse sur sa nuque moite [f]

L'halètement sec
Finit ici ou là-bas
Déclin opportun [g]

L'enfant pendu par les pieds
Pleure déjà sur son sort [k]

Je suis en sursis
Les amis. Je sens qu'il est
Temps de devenir, [c]

Dans le tombeau du vampire,
La plus chauve des souris. [i]

Répandant langueur
De la rose la plus noire
J'irai, Fantômas, [d]

Déguisé en chat-huant,
Me glisser dessous la lame. [b]

« D'ailleurs, je m'en fous :
J'ai déjà mon âme en peine ;
Je suis un voyou. » [a]

Ce n'est pas Jacques Mesrine
Mais Mozart qu'on assassine [h]

Ainsi font font font
Les petites marionnettes
À l'exposition [m]

De ce refrain enfantin
Qu'on soit de Stains ou pantin [e]

On lève les mains...
Folie ! Où est le gamin,
En nous disparu ? [l]

Puisque tu m'es enlevé
Je n'ai plus que faire au monde [g]

La bulle qui me
Brûlera la cervelle est
Dans son barillet. [c]

Comme l'horloge je tourne
-- Le pouce sur la gâchette. [d]

Heureux comme Ulysse ?
Du Bellay, Apollinaire,
Brassens, oui. Moi non. [a]

J'ai toute l'éternité
Qui est trop longue à mon goût [m]

Compter dans la nuit
De l'homme à l'ombre d'un rêve
Trente-six chandelles [j]

Étourdi comme un ludion
Sonné comme un carillon [e]

Sur le Quirinal
Une bande de pillards
Et un stylo-plume [h]

Qui vole de sa propre aile
Au dessus de cette page [b]

Une verve frôle
Le rubis si burelé
L'orfèvre venu [i]

Noire la lune se pend
Ne pèse nul alérion [k]

Un rat dans sa cage
Tourne du soir au matin
En nous imitant [f]

Avoir peur pour une ligne ?
Pauvre rongeur oulipien [g]

Plus d'un est parti
Qui en moins de deux mourut :
Moins de deux revinrent ! [d]

Ce n'est pas en revenant
Que le fantôme apparaît [m]

Spectre négatif
Tu rends l'univers instable
Et détruis le vide [e]

Le néant se régénère
En se détruisant lui-même [b]

Naître sans raison
Se prolonger par faiblesse
Mourir par rencontre [k]

Telle, ma mélancolie,
Par tes yeux évaporée. [l]

Le jour qui se lève
Jette un voile de lumière
Sur ma nuit de verre [f]

Le phono crachote en face
La fille a quitté l'immeuble [i]

Une mégaptère
Se dévoue pour éponger
Notre sang impur [h]

D'un collier associant graines
Et diamants ou bien nouilles [j]

Refermons le livre
Et sortons à pas feutrés
Dans le clair-obscur [a]

Au vieillissement exquis
Abandonnons le cadavre. [c]

[a] Didier Bergeret
[b] Alain Chevrier
[c] Michel Clavel
[d] Patrice Debry
[e] Gilles Esposito-Farèse
[f] Patrick Flandrin
[g] Nicolas Graner
[h] Martin Granger
[i] Jacques Perry-Salkow
[j] Robert Rapilly
[k] Frédéric Schmitter
[l] Stéphane Susana
[m] Alain Zalmanski


1er Décembre 2008

Kasenine
Du 22 octobre au 15 novembre 2008, Robert Rapilly a proposé à Martin Granger & moi-même de combiner les formes quatrine et renga. Plus précisément, un « kasen » de 36 versets est décomposé en trois quatrines tétracéphales de chacune 12 strophes. L'auteur de la première strophe de chaque quatrine a choisi (et adapté à la métrique française) une citation d'un poète japonais, répétée comme refrain aux strophes 3, 7 & 11. Robert a choisi un haïku de Kobayashi Issa ; Martin de Matsuo Bashô, aux strophes 15, 19 & 23 ; et j'ai cité le troisième grand maître de l'époque d'Edo, Yosa Buson, aux strophes 27, 31 & 35. Pour la première quatrine, strophes 1 à 12, Robert a également imposé deux surcontraintes : chaque strophe doit mentionner une forte opposition, et aucun mot significatif ne peut être répété. Pour la deuxième quatrine, strophes 13 à 24, Martin a demandé que chaque hokku (de 5/7/5 syllabes) cite un texte canonique de la langue française dans l'un de ses pentasyllabes, et il a interdit l'utilisation d'apostrophes dans les ageku (de 7/7 syllabes). Pour la troisième quatrine, strophes 25 à 36, j'ai imité la citation de Buson en demandant que chaque strophe emploie une hypallage, une prosopopée ou tout autre type de personnification. Le lecteur attentif repérera sans doute d'autres surcontraintes isolées. Les lettres entre crochets en fin de strophes désignent leurs auteurs (par l'initiale de leur nom de famille), à savoir Issa [k], Bashô [m], Buson [y], Robert [r], Martin [g] et Gilles [e].

Kasenine d'Edo

Rosée évanouie
Rien à faire au monde impur
Paroles d'Issa [r]

Désormais neige elle efface
La vase encrant les crevasses [e]

Elles se reflètent
Dans l'oeil de la libellule
Là-bas les montagnes [k]

Le lombric creuse son trou
Sur le dôme des Écrins [g]

Et sous la risée
De tes regards irisés
Mes vers sont brisés [e]

Bout la sève en ton calice
Gelée au bord du ravin [g]

Elles se reflètent
Dans l'oeil de la libellule
Là-bas les montagnes [k]

Fière crête Demoiselle
Or Dahu je me retourne [r]

Dans le double-fond
Abîmé de mon chapeau [g]
Fond une tulipe

Je me souviens du Pamir
Rêche route de la soie [r]

Elles se reflètent
Dans l'oeil de la libellule
Là-bas les montagnes [k]

Où de grelottants photons
Hérissent l'air de coton [e]

*
*   *

Bashô nous observe
Et retient de son bâton
Un pied téméraire [g]

Une ombre nous apostrophe
Passants suspendez la marche [r]

Parfois les nuages
Aux admirateurs de lune
Offrent une pause [m]

Élidant de nos mémoires
Ce rond pas tout à fait clos [e]

Recelée en berne
Dessous le masque mutique
Quoi l'Éternité [r]

Échappe aux strophes impaires
Et le soleil plonge en mer [e]

Parfois les nuages
Aux admirateurs de lune
Offrent une pause [m]

Astre pâle ombre si trouble
Reflet où pure hydre éclaire [g]

Le monde s'endort
Mais ignore si le disque
Va durer toujours [e]

La terre est plate en un an
Elle fait trente-trois tours [g]

Parfois les nuages
Aux admirateurs de lune
Offrent une pause [m]

La ritournelle se fige
Sursis donnant sur les cieux [r]

*
*   *

La muse amnésique
De Buson immobilise
Une blanche sombre [e]

Un cri dans la nuit d'effroi
Ce n'est qu'un demi-soupir [g]

Fini le printemps
Le biwa paraît si lourd
Au coeur qui le serre [y]

Que la corde rie ou pleure
Le plectre opiniâtre crisse [r]

Mon tympan fêlé
Maintenant demande grâce
Au musicien fou [g]

Silence avec ironie
Proche tourbillon d'horreur [r]

Fini le printemps
Le biwa paraît si lourd
Au coeur qui le serre [y]

Grillons sous l'ocre point d'orgue
Ô cyclope de l'été [e]

Face c'est ténèbres
Mais pile pièce embrasée
Où mon béret joue [r]

Finis l'automne aux mains rousses
Et l'hiver aux yeux de verre [e]

Fini le printemps
Le biwa paraît si lourd
Au coeur qui le serre [y]

L'homme est le rêve d'une ombre
Soufflons trente-six chandelles [g]


7 Décembre 2008

Panligatures
[Jacques André a proposé à la liste oulipo de construire de courtes phrases ou
expressions contenant l'ensemble de ces ligatures françaises : æ œ ct st fi fl ff ffi ffl.
Élisabeth Chamontin a trouvé du tac au tac :

« Væ victis », affirma-t-il, l'œil fixé sur le flanc affaissé de l'imposteur soufflé.
Éric Angelini en a aussi proposé la belle variante :
« Væ victis... fin d'un officier », souffla Castro affaibli, l'œil flou.
Voici ce que j'ai pu obtenir de mon côté.]

Concis :
Bœuf bouffi & fictif buffle flastroffois ex æquo.

Astrophysique :
L'œil est à l'affût d'un flot affine : l'afflux fictif des novæ.

Apollinervalien :
Enflez, novæ ! C'est le défi
D'un cœur off, d'affliction bouffi.

Éric Angelini en a obtenu une variante un peu plus longue mais grammaticalement plus élégante :
Enflez, novæ ! C'est la fiction
D'un cœur off bouffi d'affliction.

[Par la suite, Éric a construit plusieurs autres distiques, de plus en
plus économiques en nombre de lettres. Voici sa dernière trouvaille :

Novæ : l'œil s'époustoufle ;
Fier greffier, l'affect souffle.]

Le 9/12/08, j'ai proposé ce menu malhonnêtement rimé, record actuel de concision :
Cæcum de buffle, blaff fin,
Rœsti, flan lacté, muffin.


30 Décembre 2008

Jeu des deux réponses (sonnet)
[En contrepied de notre ancien jeu des deux questions, j'ai proposé à la liste oulipo d'écrire un sonnet de quatorze questions auquel deux poèmes classiques puissent indépendamment jouer le rôle de réponses. Robert Rapilly a immédiatement relevé le défi en combinant d'abord deux sonnets de Mallarmé puis trois sélénets. J'ai pour ma part choisi ci-dessous deux des sonnets les plus célèbres de la littérature française, qui ont déjà inspiré de nombreuses réécritures oulipiennes. Les conflits entre leurs temps ou leurs nombres ont été imparfaitement résolus grâce à des ambiguïtés syntaxiques.]

  1. Drôle d'oiseau, comment te définirais-tu ?
    a. Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal
    b. Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé

  2. Et ces nobles déchus, que prétendent-ils être ?
    a. Fatigués de porter leurs misères hautaines
    b. Le prince d'Aquitaine à la tour abolie

  3. D'où vient cette inquiétude et que voit-on paraître ?
    a. De Palos de Moguer, routiers et capitaines
    b. Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé

  4. Mes chimères étaient quelle action ou vertu ?
    a. Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal
    b. Porte le soleil noir de la Mélancolie !


  5. Sans fortune en ce lieu, que chercher in situ ?
    a. Ils allaient conquérir le fabuleux métal
    b. Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé

  6. De ce pays ravi, que peux-tu reconnaître ?
    a. Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines
    b. Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie

  7. Le cafard, le bourdon inspiraient le pyrèthre ?
    a. Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
    b. La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé

  8. Connais-tu l'interface où le globe est pointu ?
    a. Aux bords mystérieux du monde occidental
    b. Et la treille où le pampre à la rose s'allie


  9. Quand te sens-tu brillant, richissime, érotique ?
    a. Chaque soir, espérant des lendemains épiques
    b. Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?

10. Quelle couleur emplit ton cerveau névrotique ?
    a. L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
    b. Mon front est rouge encor du baiser de la reine

11. Que faisait la naïade au creux de l'inconscient ?
    a. Enchantait leur sommeil d'un mirage doré
    b. J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène...


12. Mais sur un pédalo, tentons-nous des prouesses ?
    a. Ou penchés à l'avant de blanches caravelles
    b. Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron

13. Comment, si plane Icare, en rester insouciant ?
    a. Ils regardaient monter en un ciel ignoré
    b. Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée

14. Que percevons-nous donc, ô trop vagues déesses ?
    a. Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
    b. Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.


15. Quels furent les auteurs et titres de ces pièces ?
    a. Les conquérants, José-Maria de Heredia
    b. Nom : Gérard de Nerval, titre : El Desdichado


1er Janvier 2009

Voeux hétéropanphonétiques

Un gars eut deux mil neuf bons souhaits :
Vioque champagne & juin tout rose !


2 Février 2009

Versification (un peu anar) d'une chaîne de synonymes trouvée par
ce programme de Laurent Le Brun pour relier deux antonymes

L'oulipien est un rat transcendant la contrainte
Des servitudes où, comme en un labyrinthe,
Il s'adonne à la traite et des noirs et des blancs,
Cette affaire de prote ou de typos tremblants.
Si le jeu lui plaît c'est qu'en maintes occurrences
La possibilité d'ancrer des différences
Langagières fournit des latitudes, té !
Résistez aux lois pour gagner la liberté.


4 Mars 2009

Formes fixes vocaliques
Arnaud Gazagnes a réattiré mon attention sur ce court poème que j'avais composé il y a plus de onze ans sur la liste oulipo, utilisant un carré bi-latin orthogonal de voyelles.
Il peut être intéressant d'adapter d'autres contraintes classiques à de tels enchaînements vocaliques.

Voici par exemple le schéma d'une sextine de voyelles :

aeiouy / yaueoi / iyoaeu / uieyao / ouaiye / eoyuia
En y insérant des consonnes, ça peut donner cette phrase symbolico-surréaliste :
Acheminons un lynx / cyan sur le toit / d'Issy, novateurs / cubistes rythmant nos / souhaits cryptés / en l'onyx luisant

La notion de sonnet vocalique, par exemple de schéma
aeea aeea iio uou
donne des « poèmes » plus courts encore, mais aussi subtils à construire que les classiques séquences vocaliques (aeiou aeiou...).
En voici quelques premiers exemples :


S'absenter ad aeternam : fiction, humour ?

La mer jeta lames et raz illico sur nos surfs.

Malentendants, assez de blanc : imprimons sur tout !
Choisissons l'opinion gargantuesque !


On pourrait également essayer les petite ballade (aeaeeiei aeaeeiei aeaeeiei eiei),
ballade (aeaeeiioio aeaeeiioio aeaeeiioio iioio)
et chant royal (aeaeeiiouou aeaeeiiouou aeaeeiiouou aeaeeiiouou aeaeeiiouou [ii]oouou).

Par ailleurs, toutes ces formes fixes mériteraient aussi d'être expérimentées sur des enchaînements de syllabes, bien que
ça semble
a priori aussi complexe à construire que des holorimes multiples, grands poèmes carrés ou autres variantes.

[Voir ci-dessous les sextines et douzine syllabiques que j'ai composées quelques mois plus tard]


6--22 Mars 2009

Robert Rapilly a proposé à la liste oulipo de récrire le passage suivant en respectant les contraintes que l'on veut :

Passer une frontière est toujours quelque chose d'un peu émouvant : une limite imaginaire, matérialisée par une barrière de bois (...) suffit pour tout changer, et jusqu'au paysage même : c'est le même air, c'est la même terre, mais la route n'est plus tout à fait la même, la graphie des panneaux routiers change, les boulangeries ne ressemblent plus tout à fait à ce que nous appelions, un instant avant, boulangerie, les pains n'ont plus la même forme (...).
Georges Perec, « Espèces d'espaces » (éd. Galilée)


Comme les années précédentes, mon programme de baragouinage fournit évidemment un grand nombre de réécritures automatiques, notamment cet amusant S+7.


On peut aussi se contenter, certes métatextuellement, d'un bébête aller-retour via l'anglais dans Babel Fish :

Pour passer une frontière est toujours quelque chose d'un déplacement : une limite imaginaire, matérialisée par une barrière en bois (...) est assez pour que tous changent, et jusqu'avec le paysage même : c'est le même air, c'est la même terre, mais la route n'est plus complètement le même, la communication d'onde entretenue des changements de panneaux de route, boulangeries ne ressemblent pas plus complètement avec que nous appelons, un moment avant, boulangerie, les pains n'ayez plus la même forme (...).
Georges Perec, « espèces d'les espaces » (ED. Galilée)


Anagramme
[Ma première réécriture sérieuse est une anagramme de l'extrait choisi, tenant compte de ses coupures et de l'indication bibliographique.
Cette anagramme paraphrase un autre extrait du même chapitre.]

La frontière est une ligne. Des millions d'hommes sont morts par ce trait. Des milliers d'hommes sont morts amputés parce qu'ils n'ont pu l'enjamber : la survie exigeait alors qu'on fugue au hameau et franchisse un simple gué, une petite montagne, une forêt calme : l'autre côté eût été en Suisse, beau pays neutre, rase pampa au camp paumé, étape à boue, issue jugée libre...
(« La Grande Illusion » : on n'abat pas un séquestré en fuite qui a traversé la frontière...)
Égorges Percé, « Espèce à espace » (Égaillé)

[Voir aussi mes précédentes réécritures anagrammatiques d'Annan de Le Tellier, de Diomira de Calvino et de la Musique de table de Pastior]


Bon gros monovoc'

Sortons hors nos clos donc morfondons grosso modo nos fors profonds, fronçons nos fronts : bornons nos sols d'oblongs troncs, mordons nos bords, (...) lors opposons nos cosmos : confondons nos flots, nos rocs, nos monts, bon ; or, vos ponts ont d'ostrogoths noms, vos stops vont hors-propos, vos mots sont trop mongols, vos shops d'oblong son corrompront l'or blond dont nos hot-dogs sont forts (...).
John Pollock, « Ordonnons nos cosmos » (Oxford)


Sonnets vocaliques

Si mon sol finit, ô frontière, tu m'apparus
Plus d'amusant bun n'afflua... et l'émotion prit


Autoréférence indirecte

   Oh ! _toute_ phrase du texte original
   devient pangrammatique si j'y sors le
   vocable « pains » final, reformulé en
   dégueu « zwiebacks ».

[Ce panscrabblogramme exprime une vérité
sur le texte de G.P., dont les initiales
donnent les deux jokers. Le zwieback est
une biscotte suisse remplaçant le pain.]

Quenellien

Bien placée, ouest ou nord,
Une barrière fait un bord
Le terme, il suffit qu'on l'imite
Pour définir une limite
C'est le même air quand notre action
Est franchir la démarcation
Faut déchiffrer les caractères
Quand passent lisière et frontières
D'émotion je pleure et je ris
En voyant les boulangeries
Ça a toujours kèkchose d'étrange
Une frange


Art conceptuel

Passer une frontière est toujours quelque chose d'un peu émouvant : une limite imaginaire, matérialisée par une barrière de bois (...) suffit pour tout changer, et jusqu'au paysage même : c'est le même air, c'est la même terre, mail are root 'n' apple it out a failure, mammal are graffiti, pan our out, yeah! Sean (jelly) Boole, angel in her ass, amble Pluto toffee ask a news, apple Ionian instanter Van Buren, sherry-lapin ample Ulam amphora'm (...).


Sélénet holorime

Oh de la limite
Sentez-les râler :
Au delà l'imitent
Sente et l'air hâlé

Là que peints sémèmes
Passaient pour hideux,
L'aqueux pain c'est même
Pas ces pourris d'oeufs


panphonème

Hétéropanphonème donnant deux octosyllabes blancs
[deux phonèmes sont approximatifs : le â postérieur du premier verbe et le eu ouvert de l'interjection]

Hua boueux signaux vus, pain heu... mou
qu'un exode frontalier change.


Abécédaire rimé

Aux boulangeries curieuses
Des émouvantes frontières,
Gardes-haies imaginaires,
Je kife la mie neigeuse.
Ô pain, que resituer ?
Se transforment us, voirie,
Wagonnets, xylographie :
Yougoslavie ? Zimbabwe ?


Voir ci-dessous mon adaptation du texte de Perec de telle sorte qu'une traduction automatique en soit acceptable [10/04/09]


Accumulation de faux sens [21/04/09]

Dépasser les bornes est souvent quelque chose d'assez pathétique : plus aucune limite, les garde-fous restent de bois (...) et tout le monde en a alors une nouvelle couche, c'est au fond le même topo : on garde le même air, on reste dans un domaine voisin, mais nos bretelles ne sont plus tout à fait identiques, on tombe dans un panneau différent, ce n'est plus vraiment le pétrin de ceux à qui nous avions téléphoné -- attendez une minute, les donneurs de gifles ne sont plus en forme (...).
George Pérec, « Sales blancs » (Édouard Israël)

En réaction à cette réécriture, Frédéric Schmitter m'a envoyé le joli compliment « Arrogance, Hommes niais ! »


Bègue lescurien [22/04/09]

Oh, au pas passer ces bords bornés n'est nécessaire remords
moral : à la limite, imitant en mythe mi-tronc rond tentant
là la haie, (...) est la mue, l'âme unie n'y sent semblable
aspect à ce pays : il a la même éternelle terre, - n'est le
même air encore ?, en cause usuelle est la rue à runes - ne
pas panneaux nommer, mais soudain sous d'indus duchés, chez
mitrons m'y trompent peu leur leurre : leur pain peint, dit
ocre, formé fort médiocre (...).

Père Perec « Échos aux écarts » (Art qu'est plaire, Képler)

[o o - pa pa - sé sé - bor bor - né né - sé sé - re re - mor mor - al al al - imit imit - tan tan - mit mit - ron ron - tan tan - la la - é é - lamu lamu - ni ni - san san - bla bla - aspé aspé - i i - la la - mé mé - ternel ternel - mé mé - ranco ranco - zu zu - el el - aru aru - ne ne - pa pa - no no - mé mé - soudin soudin - du du - ché ché - mitron mitron - pe pe - leur leur leur - pin pin - diocre - formé formé - diocre - per per - ec ec - oz oz - ec - ar ar - képler képler]


Ibérique [06/05/09]
[M+-1 fonctionnel ne conservant que des mots d'origine espagnole]

Parer une flottille est toujours quelque chose d'un peu embarrassant : une limonade intégriste, matée par une banderille de boléro (...) sombre pour tout chamarrer, et jusqu'au patio même : c'est le même alambic, c'est la même tchatche, mais la rossinante n'est plus tout à fait la même, la grandesse des pampéros rouans chie, les bourricots ne reconquièrent plus tout à fait ce que nous attigions, un infant avant, bourricot, les palabres n'ont plus le même flamenco (...).
Jorge Pérez, « Estampilles d'espadas » (ed. Carsono)


4 Avril 2009

Antigramme
Jean-Charles Meyrignac a attiré l'attention de la liste oulipo sur la notion d'anagramme antonymique.
Après avoir rapidement transformé l'« Ouvroir de littérature potentielle » en un médiocre mais antithétique
« Ta rouille vendit tout le répertoire », j'ai cherché à inverser le sens du Chantre d'Apollinaire :

Quatre pistons du même ordinateur céleste
Et l'unique cordeau des trompettes marines

Autre essai évoquant un instrument de musique mais s'éloignant de la syntaxe originale :
Tordre les trente mâts du sec piano mi-queue
Et l'unique cordeau des trompettes marines


10--14 Avril 2009

Traduction automatique à contraintes
[Nicolas Graner m'a suggéré une nouvelle classe de contraintes : composer un texte français de telle sorte que l'un des traducteurs automatiques disponibles sur Internet (comme Babel Fish, Google ou Reverso) soit capable d'en faire une version anglaise à peu près correcte. En particulier, si le texte français respecte une contrainte formelle, il faut se débrouiller pour que la traduction automatique la respecte également ! La difficulté est d'une nature très différente de ce à quoi l'Oulipo nous a habitué, car il faut obtenir un résultat au travers de la « boîte noire » du logiciel, en ne touchant qu'aux « conditions initiales » de l'original français. Par ailleurs, ces traducteurs automatiques sont très instables : leurs résultats varient selon les majuscules, la ponctuation, les singuliers ou pluriels, l'ordre des noms & adjectifs, les passages à la ligne, etc. Ils ne connaissent pas non plus certains mots, donc nous obligent à écrire des liponymes. Vous trouverez ci-dessous mes six expérimentations de cette classe de contraintes, pour des textes de tailles et de difficultés très variables. J'ai systématiquement utilisé le traducteur de Google, qui m'a semblé d'un niveau fort honorable, malgré quelques habituelles aberrations.]

Mon premier essai est une version lipogrammatique en E du « Chantre » d'Apollinaire :

Un cordon s'isolant sur maints clairons navals

Je l'ai mise au point de telle sorte que Google la traduise aussi sous forme de lipogramme en E :

Cord isolation on many naval clarions

Pour illustrer la difficulté, j'ai initialement testé le vers
Puis du clairon marin l'isolation du fil
(pondu dans mon 2e message sur la liste oulipo en 1996), et Google en a fait
Then the bugle marine wire insulation
avec des E presque partout !


Mon deuxième essai est de la prose pure, sans autre contrainte que celle d'obtenir une traduction anglaise honnête (mais bien sûr pas parfaite). J'ai reformulé l'extrait perecquien d'Espèces d'espaces donné ci-dessus :

Passer une frontière est toujours quelque chose de légèrement émouvant : Une limite virtuelle, matérialisée par une barrière en bois (...), cela suffit pour tout changer, et même le paysage : l'air est le même, et c'est la même terre, mais la route n'est plus tout à fait la même, la graphie des panneaux routiers s'est modifiée, les boulangeries ne semblent pas être ce que nous avions appelé, un instant auparavant, boulangeries, les pains ne possèdent plus la même forme (...).
Georges Perec, « Espèces d'espaces » (éd. Galilée)

Voici ce que le traducteur de Google en fait en anglais :

Crossing a border is always something slightly moving: A virtual boundary, represented by a wooden fence (...), this is enough to change everything, even the landscape: the air is the same, and that is same land, but the road is not quite the same, the spelling of road signs has changed, bakeries do not seem to be what we called a moment ago, bakeries, breads no longer possess the same shape (...).
Georges Perec, "Species of Spaces" (ed. Galilee)


Ma troisième expérimentation est sur notre tête de Turc favorite : peut-on modifier El Desdichado de Nerval, en en conservant le mètre et les rimes, de telle sorte que Google évite le charabia et ne fasse pas trop de faux sens ? [Une surcontrainte, qui dépasse hélas mes compétences prosodiques, serait de forcer Google à fabriquer d'élégants pentamètres iambiques anglais. Quel bon anglophone relèvera ce défi ?] J'ai eu des surprises dès le titre, qui devrait rester inchangé puisqu'il est en espagnol et que j'ai défini le français comme langue source. Eh bien Google traduit quand même « El Desdichado » par... « Merry » ! Bel exemple de contresens. Vous verrez ci-dessous comment j'ai contourné le bogue. Je regrette un hiatus et une césure foireuse, mais il me semble que la version anglaise est supportable (contrairement à ce que donne l'original de Nerval).

Desdichado
(Le malheureux)

Je suis veuf de Bordeaux, - l'obscur inconsolé,
Le prince dont la tour fut détruite, abolie :
Ma seule étoile est morte, - et mon luth tout brûlé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.

En la nuit de la tombe, ô toi qui m'as parlé,
Donne-moi en retour monts et mers d'Italie,
La fleur qui ravissait mon coeur, déboussolé,
Et les fruits du vignoble où ma rose se lie.

Suis-je Amour ou Phoebus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front reste rougi car m'embrassa la reine ;
Je rêve en la caverne où nage une sirène...

Puis deux fois victorieux, je franchis Achéron :
En chantant, alternés sur la lyre d'Orphée,
Soupirs d'une sainte, et hurlements d'une fée.

Traduction googléenne automatique :

Desdichado
(The unfortunate)

I am a widower of Bordeaux - the dark inconsolable,
The prince whose tower was destroyed, abolished:
My only star is dead - and my lute while burned
Bears the black sun of Melancholy.

In the night of the tomb, O you who talked to me,
Give me back mountains and seas of Italy,
The flower that fascinated my heart, disoriented,
And the fruit of the vineyard where my rose binds.

Am I Love or Phoebus? ... Lusignan or Biron?
My forehead is still red because the Queen kissed me;
I dream in the cave where a mermaid swims ...

Then twice victorious, I crossed Acheron:
Singing, alternating on the lyre of Orpheus,
Sighs of a saint, and screams of a fairy.


Ma quatrième expérimentation est la traduction automatique d'un pangramme français en un pangramme anglais. J'ai adapté le plus célèbre exemple français :

Zut, le juge qui fume acquiert cinq boîtes de prisé vieux whisky. [52]

donne

Damn, the judge who smokes acquired five boxes of prized old whiskey. [56]

Il est évidemment facile de construire des pangrammes plus courts utilisant des noms propres inchangés par
le traducteur automatique. Cet hétéropangramme de quatre villes est par exemple conservé sans modification :

Przybków, Qamsh, Vingfjeld, Xtuc. [26]


Mon cinquième essai est trop facile. Cette adaptation du plus célèbre alexandrin monosyllabique français reste juste monosyllabique en anglais :

Le jour n'est pas moins clair que la chair de mon coeur.

est traduit par Google en

The day is not less clear than the flesh of my heart.


Ma sixième expérience est au contraire extrêmement complexe. Est-il possible d'adapter la superbe devise de Perec
Je cherche en même temps l'éternel et l'éphémère.
en conservant sa contrainte monovocalique en français, et en faisant en sorte que Google la traduise aussi en un monovocalisme anglais cohérent ? Je me suis inspiré de la version anglaise de cette phrase telle que Ian Monk l'a traduite en p. 102 de « Three » (Harvill Press, 1996) :
We seek the essence where the end meets the endless!
Notons déjà que cette phrase exacte peut être obtenue à partir d'une version française ne respectant pas la contrainte littérale :
Nous cherchons l'essence où la fin rencontre le sans fin !
Mais c'est après de nombreux essais que j'ai fini par obtenir :

Tencrède cherche l'essence, le secret entre l'extrême excellence & le terme.

qui donne au travers de Google :

Tencrède seeks the essence, the secret between extreme excellence & the term.

On peut supprimer « excellence » de cette phrase sans abîmer ni le sens ni le monovocalisme anglais. Patrice Debry m'a soufflé l'astuce de l'esperluette « & », non transformée en « and » par Google. Tencrède est le personnage qui prononce cette phrase dans le roman « les Revenentes » de Perec. Un sujet était en effet nécessaire, car Google traduit l'impératif français « Cherche... » par « Seeks... » avec un S final ! On aurait pu remplacer ce personnage par exemple par un éphèbe (notez l'apparition d'un article supplémentaire dans la version anglaise), mais ça s'éloignerait du texte de Perec. Il est amusant de modifier des détails infimes de cette phrase pour tester le comportement chaotique du traducteur automatique. Le monovocalisme est notamment perdu dans tous ces cas :
Tencrède cherche l'essence, le secret entre l'extrême & le terme !
Tencrède seeks the essence, the secret between extreme & the word!
Tencrède cherche l'essence, le secret entre l'extrême & le terme...
Tencrède seeks petrol, extreme secrecy between the word & ...
Tencrède cherche l'essence, le secret entre l'extrême & le terme
Tencrède seeks petrol, between extreme secrecy and the term
Cherchez l'essence, le secret entre l'extrême & le terme.
Find the essence, the secret between extreme & the term.
Tencrède recherche l'essence, le secret entre l'extrême & le terme.
Search Tencrède gasoline, the secret between the extreme & the term.
Recherchez l'essence, le secret entre l'extrême & le terme.
Look for the essence, the secret between the extreme & the term.
Tencrède cherche le secret, l'essence entre l'extrême & le terme.
Tencrède looking for the secret, the essence of the extreme & the term.
Tencrède cherche le secret entre l'extrême & le terme.
Tencrède seeks secrecy between extreme & the term.
Cherche le secret entre l'extrême & le terme.
Search secrecy between extreme & the term.
Recherchez l'essence entre l'extrême & le terme.
Locate petrol between extreme & the term.
Tencrède cherche l'essence entre l'extrême & le terme.
Tencrède seeks petrol between extreme & the term.
Tencrède cherche l'essence entre le terme & l'extrême.
Tencrède seeks the essence of the word & the extreme.
Cherche l'excellente essence entre l'extrême & le terme.
Seeking excellent fuel between extreme & the term.
etc.


20 Avril 2009

Gag à gaga
[À déclamer. Sorte d'intersection de plusieurs versions déjà proposées, notamment les bègue et arythmiques. L'idée est ici de conserver le rythme régulier des alexandrins malgré le bégaiement du gâteux. Il serait plus intéressant mais beaucoup plus dur de paraphraser Nerval dans un sonnet bègue à la Lescure, comme celui-ci d'il y a neuf ans.]

La Desdichacha
(L'Infofortutune)

Je suis téténébreux, - veuveuf, - dédésolé,
Prinprince aquiquitain à toutour salilie :
Mon anastre est momort, - mon luluth grêlélé
Poporte un ronrond noir de Mémélancolie.

Dans la nuit tontombale, amimi zélélé,
Rends-moimoi les monmonts et mémers d'Italie,
La fleufleur qui pluplut à mon coeucoeur gelé,
La treitreille où pampampre aux roroses s'allie.

Suis-je Lusignangnan, Phébubus, Bironron ?
Mon fronfront rougigit des baibaisers des reines,
Rêvanvant dans l'anlantre où nagent six sirènes...

J'ai deux fois vainquequeur franchichi l'Achéron :
Momodudulanlant sur l'ailair d'Orphéphée
Soupipirs de sainsainte et cha-cha-cha de fée.

                                                  Gégé de Vaval
8-/

[Voir ci-dessus ma traduction en bègue lescurien d'un extrait d'Espèces d'espaces de Perec (22/04/09)]


7 Mai 2009

Sextine syllabique
[mélange de six syllabes selon la permutation d'Arnaut Daniel 123456 --> 615243]

Je l'ai seul en son Mai :
mes jeux, on les lance, eux.
Se mélangent les sons ;
sont celés mes gelants
lents songes ; se mêlait
l'élan... Mais sont-ce jeux ?


Et pour répondre au sympathique enthousiasme de mon ami Rémi Schulz, j'ai construit le 9/5/9 cette sextine inverse de syllabes :

L'art est mis là, Rémi

L'art émis si fade au
récit d'off, ami las-
cif, alla mi-doré.
Fat miré d'aula s'y
mit docile arrêt. Fa-
do là Farèse y mit.


15 Mai 2009

Anges & démons
[réflexion sur la dureté de certaines contraintes littérales]

Dans ses « 99 notes préparatoires à ma traduction française de
la Bible
 », Louis Segond révèle ses goûts pour les contraintes
formelles. En hommage à la colombe du Saint-Esprit, il annonce
en effet que le dernier mot de chaque verset devra contenir au
moins une lettre du mot « Oiseau ». Afin de symboliser d'autre
part le combat du Bien et du Mal, tous les mots sans exception
compteront une lettre de « Joyau » ou de « Malédictions » ! Au
cours de 42 fastidieuses pages proches du taoïsme, il justifie
que les voyelles A et O ne sont ni bonnes ni mauvaises, ce qui
explique leur présence dans les deux mots-clés opposés. Certes
les trouvailles de Segond <http://www.gef.free.fr/OuBiPo.html>
nous ont déjà impressionné maintes fois, mais j'avoue avoir un
peu douté des très dures contraintes ci-dessus. Par conséquent
j'ai osé le sacrilège de les vérifier de façon informatique et
j'ai eu la surprise de constater que le théologien s'est gouré
à deux reprises. En effet, autant le verset 7 du Psaume 83 que
le verset 5 du chapitre 23 d'Ésaïe se terminent en réalité par
la ville de « Tyr » ! Je suis très déçu, car il aurait suffi à
Segond de choisir le mot « Poireau » au lieu d'« Oiseau » pour
que sa contrainte ne présente aucun clinamen. En revanche, son
autre contrainte concernant l'ensemble des mots est bel & bien
satisfaite tout au long de la Bible. En remplaçant de surcroît
tous les bons mots (en « Joyau ») par le chiffre 1 et tous les
autres maux (en « Malédictions ») par 0, sans tenir compte des
voyelles A ni O, j'ai eu la stupéfaction de voir apparaître un
cryptogramme codé en ASCII : une version sanskrite du chapitre
central du « Domaine d'Ana » de Jean Lahougue. J'en suis baba.

P.S.: Ce texte est un sonnet palindrome holorime monovocalique
en U de gématrie quatorze mille, contenant quelques clinamens.


22 Mai 2009

Participation à un recueil collectif pour fêter (par légère anticipation)
le cinquantième anniversaire de Jacques Perry-Salkow, né le 11/06/59.


23 Mai 2009

Cinq sonnets (suivis de cent-mille billions) d'inspiration oubipienne

[5-ine de sonnets vocaliques : les voyelles de chaque vers
respectent le schéma banvillien abba abba ccd ede et elles
permutent de vers en vers selon la spirale aeiou -> uaoei]

La terre va passer devant l'iris clos d'un obscur
Pulsar à flux brûlant, car nul n'ordonne ni prescrit
Si futur minimum lui semble alors ad hoc.
Voici nos croix sitôt la pâture du vent
Et nos os trembleront comme un bruit machinal.

[Le sonnet combinatoire ci-dessous est une simple expérimentation :
il respecte certes un grand nombre de contraintes formelles, mais
est-il encore possible de s'exprimer avec un tel langage limité ?]


                            Ton lai

OEil pour oeil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied,
Coin pour coin, quai pour quai, lieu pour lieu, camp pour camp,
Paix pour paix, dieu pour dieu, faim pour faim, sang pour sang,
Jeun pour jeun, pain pour pain, flan pour flan, lait pour lait,

Plan pour plan, jeux pour jeux, gain pour gain, paie pour paie,
Deux pour deux, cinq pour cinq, sept pour sept, cent pour cent,
Laid pour laid, veuf pour veuf, nain pour nain, lent pour lent,
Voeu pour voeu, bien pour bien, tant pour tant, taie pour taie,

Gant pour gant, meuf pour meuf, gaie pour gaie, sein pour sein,
Peur pour peur, mais pour mais, cran pour cran, clin pour clin,
Rien pour rien, gens pour gens, vrai pour vrai, seul pour seul,

Banc pour banc, foin pour foin, oeuf pour oeuf, geai pour geai,
Juin pour juin, faix pour faix, vent pour vent, feux pour feux,
Cyan pour cyan, bleu pour bleu, zain pour zain, jais pour jais.


30 Mai 2009

Menuet de Valdrade
[Transformation d'un menuet rabâché de Christian Petzold, recopié dans le cahier d'Anna Magdalena Bach. Le procédé utilisé n'est pas neuf, et je l'avais déjà expérimenté sur diverses oeuvres il y a une quinzaine d'années, mais le résultat me semble ici particulièrement réussi -- notamment l'amorce de la dernière phrase. Au lieu d'expliquer noir sur blanc la très simple règle de transformation, rappelons juste que Valdrade est l'une des Villes invisibles d'Italo Calvino, dont le reflet joue un rôle central.]

Écouter au format Ogg Vorbis (573 Ko) ou MP3 (754 Ko)


15 Juin 2009

Sonnet de sonnets
Si ce n'est pas le Sonnet des sonnets, c'est bel et bien
un sonnet de sonnets vocaliques : les voyelles de chaque
vers respectent le schéma abba abba ccd ede, et les vers
qui riment entre eux suivent à chaque occurrence le même
schéma vocalique, ce qui durcit encore la contrainte. La
syntaxe assez étrange est une séquelle de sa difficulté.

Tsar fictif à l'air gris, -- au duo désolé,
Plus d'opportun flux d'or, -- tour d'abattis emplie :
J'ai pris l'astral iris au luth trop vérolé
Qu'on occlut du lorgnon brûlant d'Antihélie.

Par ici, tard, l'ami liant sut qu'on est volé
Du mont obscur Pruno d'où Pagani déplie
L'anticipant plaisir au fluor mentholé
Sur mon lotus-brugnon où l'alambic se lie.

Fus-je Étrusque, Phébus ?... Scarlatti, lord Biron ?
Fit front rosir sitôt l'opium fumant de dame ;
Si profond indigo voit un nu nager d'âme...

Une-deux, un rêveur a franchi son giron :
Vïolon illico, vox d'infant parut grecque,
Cri d'oppositïon combinant sanctus tchèque.


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