Pour nos compagnons qui n'ont pas appris l'anglais, voici ma traduction d'un manuscrit d'Ian Monk sur A Void d'Adair. Ma position s'unit à son opinion, mais pas tout à fait à dix pour dix (ou à 100%).


À propos d'A Void, roman traduit par G. Adair

(avis d'Ian Monk, traduit par Gillou)


M'initiant à l'Oulipo, au dur travail du discours contraint, j'ai voulu approfondir mon savoir par la consultation du roman La Disparition, lorsqu'il fut traduit par G. Adair. À coup sûr, ça m'a paru un bouquin fort amusant, mais par opposition, son adaptation frustra ma faim. Soulignons d'abord sans tact qu'à mon avis, il n'y a pas grand souci à bâtir un laïus anglais sans l'utilisation d'un son archi-commun. Tout un chacun pourrait accomplir nos tours, à condition d'avoir un milli-carat d'humour ou d'à-propos. Ça doit fournir la justification du goût pas trop courant pour la composition à carcans, dans nos pays anglo-saxons. Ainsi donc, pourquoi pourquoi (« why oh why », aurait dit Paul Johnson) Adair a-t-il distordu si tôt l'original ? Pourquoi choisir un gag aussi lourd qu'« A Void » pour son fronton ? (*)

[(*) Annotation du garçon qui traduit : « a void » --muni d'un blanc-- a pour signification « un trou », alors qu'« avoid » --tout court-- a pour substitut « à fuir ».]

Son « bon mot » m'a l'air significatif, car il fait saillir qu'Adair a mal compris son but. Un lipo va plus loin qu'un pur abandon du son banni. Il s'agit plutôt du stimulus qu'il produit dans l'imagination du scribouillard (ça fut toujours clair durant la composition du roman La Disparition, puis ça fut aussi mis noir sur blanc dans son post-scriptum). J'aurais du mal à tout à fait applaudir Vladimir Nabokov quand il fait allusion à la « Clio pour traductions, au minois gris ». Mais si l'on a pour ambition la traduction d'un discours contraint, il faut jouir du stimulus pour s'unir à l'original, savoir accomplir sa transcription sans addition ni omission, tant qu'on y aboutit dans son jargon. Adair a du brio dans son travail du mot, mais sa traduction trahit l'original. Durant mon parcours d'A Void, j'ai vu tant d'additions, d'omissions ou d'adaptations sans aucun rapport, qu'il m'a fallu finir mon calcul avant la conclusion. J'instruirai ici mon point par trois citations, puis un parangon final.


(a) Original (p. 17) : « Qui, d'abord, a l'air d'un roman jadis fait où il s'agissait d'un individu qui dormait tout son saoul »

Adair (p. 3) : « Which at first calls to mind a probably familiar story of a drunk man waking up with his mind in a whirl »
[Voici un quasi mot-à-mot : « Qui, d'abord, fait aboutir à la raison la narration qu'on connaît à coup sûr d'un soûlard sortant d'un gros dodo, son front dans un tourbillon »]

Mais d'où sort la « probably familiar story » [narration qu'on connaît à coup sûr] ? La locution « dormir tout son saoul » n'a jamais fait allusion à un poivrot qui a trop bu au bar, puis va s'assoupir dans un ronron distinctif. Nous avons ici, dans l'argot du français, la construction standard pour « un long roupillon ». Adair a ainsi corrompu l'important rapport au roman Un humain qui dort, qu'on connaît à coup sûr.


(b) Original (p. 19) : « Ou, un court instant, sous trois traits droits, l'apparition d'un croquis approximatif, insatisfaisant : substituts saillants, contours bâtards profilant, dans un vain sursaut d'imagination, la Main à trois doigts d'un Sardon ricanant. »

Adair (p. 5) : « Or, just for an instant, an abstract motif without any form at all, but for two Kandinskian diagonals, along with a matching pair, half as long and slightly awry -- its fuzzy contours trying, if in vain, to draw a cartoon hand, which is to say, a hand with four digits and no thumb. (If you find this puzzling, look hard at Bugs Bunny's hands or Donald Duck's.) »
[Ou, durant un instant, un motif abstrait sans aucun profil, à part un duo d'approximatifs traits horizontaux à la Kandinsky, assortis d'un plus court plutôt imparfait -- son contour flou tâchant d'offrir, sans y aboutir, un croquis du moignon d'un bouffon pour gamins, à savoir la main à trois doigts ayant subi l'ablation du plus gros. (Si tout ça paraît troublant, il suffit d'approfondir l'auscultation du poing d'un Bugs Bunny ou d'un Donald Duck.)]

À part l'allusion à Kandinsky (ma foi, pour trois doigts abstraits, pourquoi pas ?), Adair poursuit son parti pris d'unir à la fiction son savoir d'individu, ici son goût pour Picsou ou consorts. Tout ça m'apparaît narquois : l'amputation du plus gros doigt à d'idiots animaux fait surgir au grand jour son souhait navrant d'allourdir sa « traduction » par d'indus propos sur l'art du film. Son choix m'a l'air aussi accablant qu'un calcul du total d'ondulations du front ou du clin dans Pulp Fiction [Fiction à libido] du grand Tarantino.


(c) Original (p. 55) : « Portons dix bons whiskys à l'avocat goujat qui fumait au zoo. »

Adair (p. 39) : « I ask all 10 of you, with a glass of whisky in your hand -- and not just any whisky but a top-notch brand -- to drink to that solicitor who is so boorish as to light up his cigar in a zoo. »
[Sirotons, nous 11, un canon à whisky chacun --non pas un whisky banal, plutôt un fort bon cru issu du gratin-- pour l'adjoint notarial discourtois au point d'y rôtir son cigarillo dans un zoo.]

Voilà un voisin du « That quick brown fox is jumping onto a lazy diva » [L'actif goupil roux du zoo tomba jusqu'à la diva au whisky sans tonus], connu du dactylo anglais pour couvrir tout l'abc (mais sautant pourtant un son proscrit du roman). Anton Voyl fournit ainsi d'importants mais vains tuyaux aux amis qu'il a. La traduction d'Adair apparaît d'abord d'un bavard incongru, mais on n'y voit pas pour autant d'M, Q, V, ni d'X. Pourquoi pas plutôt : « Quick! pour six whisky drams for an unjovial solicitor bringing cigars to a zoo. » [À fond ! Instillons six ballons à whisky pour un plumitif pas jovial qui va au zoo garni d'un trabuco.] Sinon, Anton Voyl aurait transmis tout blanc son post-scriptum.


(d) Original (p. 74) : « Puis l'on suicida Figon »

Adair (p. 58) : « ... following Figon's hara-kiri à la Mishima (in fact, so rumour had it, this was not a totally voluntary affair, for, calmly placing a sword in front of him, and saying only, in an odd transatlantic twang, that "a man's gotta do what a man's gotta do", his boss at Matignon had no doubt in his mind what would occur)... »
[... quand Figon fit son hara-kiri à la Mishima (mais un bruit courut qu'il n'avait pas tout à fait choisi sa mort, car lorsqu'il plaça sans agitation son yatagan à bout portant, disant sans plus, d'un ton nasillard quasi-chinois, qu'"un gars doit accomplir l'action qu'il doit accomplir", son patron à Matignon fut au fond convaincu du but qu'il visait)...]

Un ajout criant sur Mishima allant à la mort, plus un long blablabla; toujours son tic du film introduit sans raison; tout ça pour finir sur la conclusion qu'on n'a jamais vu Figon s'ouvrir dans un hara-kiri à la Mishima. Pourquoi pas non-plus : « On poussa Figon à choisir du poison pour sa boisson / il avala maints Aspros / un colt fracassa son ciboulot / il coupa son poing dans son bain (à la Lucain, ayant maints compagnons tout autour, sachant à raison qu'un fait aussi vaillant au front d'un tyran fascisant saurait lui offrir la glorification, son sang passant du cramoisi à l'illusion du blanc durant sa dissolution) », ou alors choisir au hasard sa mort parmi un million d'actions qu'on connaît tous ? Mon soupçon grandit : à mon avis, Adair a pour but sa glorification à lui, mais n'a plus aucun souci pour l'original.


Ôtons un son archi-commun parmi nos vingt-six notations standard; alors la composition d'un manuscrit fourmillant d'avis originaux ou d'incongrus cacas n'aura toujours pas d'accroc pour un gamin. Mon baratin maladroit l'illustra sous un jour flagrant, croyons-nous. Voici donc l'art capital pour la traduction : savoir saisir, sans faux pas, la signification du discours initial.


Travaux à la façon du club OuLiPo : folios 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, ou choix

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Fin d'adaptation : 28 Mai 1998